Intelligence coopérative et intelligence concurrentielle: continuum ou conflit?

Yves MARCOUX, 1999-05-05

Texte de réflexion rédigé en préparation d'une table ronde tenue dans le cadre du colloque Création, diffusion et utilisation du savoir à l'ère des réseaux du congrès de l'Acfas 1999. Le thème de la table ronde avait été proposé par Mme Elisabeth Davenport. Les participants étaient Mme Elisabeth Davenport, professeure, Napier University Business School, M. Richard Greene, bibliothécaire en chef, Université d'Ottawa , M. Jean-Claude Guédon, professeur, Département de littérature comparée, Université de Montréal, M. Pierre Lévy, professeur, Département loisir et communication sociale, UQTR. La table ronde était animée par l'auteur.

Intelligence veut dire au moins trois choses : (1) la faculté d'un individu ou d'un groupe de comprendre des phénomènes, des situations; (2) le résultat de l'exercice de cette faculté sur un phénomène ou dans une situation donnés; enfin (3) un ensemble de méthodes et techniques systématiques utilisées par l'individu ou le groupe pour arriver à l'intelligence de phénomènes ou situations. La troisième définition est plutôt anglo-saxonne, mais commence à se répandre en français, surtout dans des expressions comme " intelligence compétitive ", " intelligence concurrentielle ", " intelligence économique ", " intelligence stratégique ". Bien qu'il existe sûrement des différences subtiles entre intelligences concurrentielle, compétitive et stratégique, nous considérerons ici ces expressions comme synonymes, et correspondant aux expressions anglaises competitor, competitive et strategic intelligence.

La Society of Competitive Intelligence Professionals (SCIP) définit l'intelligence compétitive comme suit:

Competitive intelligence (CI) is the process of monitoring the competitive environment. CI enables senior managers in companies of all sizes to make informed decisions about everything from marketing, R&D, and investing tactics to long-term business strategies. Effective CI is a continuous process involving the legal and ethical collection of information, analysis that doesn't avoid unwelcome conclusions, and controlled dissemination of actionable intelligence to decision makers. (http://www.scip.org/ci/)

Plusieurs auteurs (Choo(1), Cronin&Davenport(2)) adoptent une définition légèrement plus générale, selon laquelle l'entité intelligente n'est pas restreinte à être une organisation, mais peut être un individu, une collectivité, voire même une nation.

Comme le soulignent plusieurs auteurs, l'intelligence sociale est difficile à définir précisément. On rencontre des définitions divergentes. Par exemple, la compagnie NetSage (http://www.netsage.com/) qui s'affiche comme The Social Intelligence Company, s'intéresse à comprendre les processus de la socialisation chez l'humain pour les appliquer à la conception de produits informatiques (la recherche la plus intéressante de la compagnie ayant été, incidemment, de démontrer qu'une telle application est possible). D'autres définitions, issues de la psychologie et de l'anthropologie, présentent l'intelligence sociale comme la forme d'intelligence (individuelle) qui confère à un individu un comportement social qu'on pourrait qualifier de productif, c'est-à-dire bénéfique à lui-même et à sa collectivité (et ce, avec ou sans compréhension explicite des mécanismes sociaux et psychologiques en jeu).

Pour plusieurs auteurs, cependant, comme Choo et Cronin&Davenport, l'intelligence sociale se situe dans le prolongement de l'intelligence concurrentielle. Elle en diffère non pas par l'entité faisant preuve d'intelligence (qui peut encore ici être un individu, une organisation, une collectivité, une nation), mais bien par l'objet auquel cette intelligence s'intéresse. Dans le cas de l'intelligence concurrentielle, l'objet que l'entité intelligente cherche à comprendre est un groupe de compétiteurs, alors que dans le cas de l'intelligence sociale, il s'agit d'une société. L'objectif est toujours d'aider l'entité intelligente à atteindre ses objectifs, mais dans le premier cas, par la compréhension de son environnement compétitif, et dans le second, par la compréhension de la société dans laquelle elle s'insère. L'intelligence économique (en anglais, business intelligence) serait alors située entre les deux, lorsque l'entité cherche à comprendre son environnement d'affaires au-delà du simple environnement qui lui fait directement concurrence, mais sans inclure son contexte social complet.

L'intelligence compétitive, l'intelligence économique et l'intelligence sociale seraient donc toutes des formes d'intelligence concurrentielle.

Qu'est-ce que intelligence coopérative? On pourrait définir ce concept comme une situation dans laquelle plusieurs entités exercent des activités d'intelligence mutuelles ou communes, mais dans un but de collaboration plutôt que de compétition. Il pourrait s'agir d'entités qui ne sont pas en compétition, mais il pourrait également s'agir d'entités en compétition, choisissant tout de même d'entretenir des activités d'intelligence mutuelles ou communes pour fin de collaboration (possiblement en plus d'activités d'intelligence compétitive par ailleurs). Une telle situation présuppose évidemment un modèle économique approprié.

Évidemment, en contexte d'intelligence coopérative, l'entité intelligente ne peut être un seul individu; il y a obligatoirement multiplicité des parties coopérantes. Mais ce peut être une grande organisation, un gouvernement, une nation, en fait, toute collectivité, et même l'humanité entière (ce qui n'aurait bien sûr aucun sens en intelligence compétitive-du moins pour le moment!). Lévy(3) a évoqué cette dernière possibilité, dans laquelle l'objet observant et l'objet observé se confondent, et sont modifiés par le processus même d'intelligence. En général, cependant, toute activité d'intelligence coopérative comportera une partie d'observation mutuelle interne, entre les parties coopérantes, et une partie d'observation du " reste du monde ", qui peut avoir un caractère compétitif. Cependant, ce qui distingue vraiment l'intelligence coopérative de l'intelligence compétitive, du moins dans la définition proposée ici, est la partie introspective, par laquelle l'entité intelligente s'appréhende elle-même dans la multiplicité des parties qui la composent.

Dans une large mesure, bien des systèmes " traditionnels " de gestion et de circulation d'information sont implicitement mieux conçus pour soutenir des activités d'intelligence collaborative que d'intelligence compétitive. Au niveau sociétal, les médias publics, le monde de l'édition, celui de la publication scientifique, les systèmes de bibliothèques publiques, les systèmes d'information gouvernementale, sont (à condition de n'être pas contrôlés et d'être accessibles démocratiquement) autant d'exemples d'outils favorisant plus directement l'intelligence coopérative que l'intelligence compétitive. Au niveau des grandes organisations, les bibliothèques corporatives, les bibliothèques spécialisées, les centres de documentation, les services d'archives, sont des exemples analogues. Au niveau des nations, on trouve les bibliothèques nationales, les archives nationales.

Internet, du moins dans une mouture non contrôlée et démocratique, est probablement plus un outil d'intelligence coopérative que d'intelligence compétitive. D'ailleurs, pour Lévy, Internet constituerait une base plausible d'un éventuel outil d'intelligence coopérative globale (mais Lévy, comme Guédon(4), souligne que cette destinée d'Internet n'est pas un automatisme et est conditionnée par des choix fondamentaux de société).

Nous voyons la continuité suivante entre l'intelligence concurentielle et l'intelligence coopérative : plus l'entité intelligente s'agrandit, plus sa structure interne se complexifie et plus l'introspection devient nécessaire à la compréhension de l'interaction entre l'entité et son milieu; l'importance du " connais-toi toi-même " croît. Par ailleurs, plus l'entité devient englobante, moins il y a compétition extérieure, ne serait-ce que parce que la " taille " de l'extérieur décroît.

Mais si une telle continuité peut exister en théorie, en existe-t-il une en pratique? Plusieurs questions se posent :

· Les valeurs sous-jacentes à l'intelligence concurrentielle et à l'intelligence coopérative sont-elles compatibles?

· Les outils et méthodes de l'intelligence concurrentielle et ceux de l'intelligence coopérative sont-ils les mêmes?

· Les compétences requises pour l'exercice de l'intelligence concurrentielle et pour l'exercice de l'intelligence coopérative sont actuellement passablement différentes (e.g., veilleur versus éditeur ou bibliothécaire de référence). Est-ce une situation transitoire qui sera éliminée par l'avénement de nouveaux outils ou services d'information, ou traduit-elle une différence plus profonde entre les deux types d'activités?

· L'intelligence concurrentielle et l'intelligence coopérative relèvent-elles d'une même profession? Un même corps professionnel peut-il à la fois se spécialiser dans les deux types d'activités? Si oui, quel est-il?

· Une même formation peut-elle à la fois préparer aux activités d'intelligence concurrentielle et d'intelligence coopérative? Si oui, quelle est-elle?

· Une même éthique peut/doit-elle régir les activités des deux types?

· Quels modèles économiques sont propices à, ou induits par, l'intelligence coopérative et lesquels sont propices à, ou induits par, l'intelligence concurrentielle? Cette question a comme cas particulier la question des modèles économiques de la publication savante.

· L'intelligence coopérative relève-t-elle d'un ordre de préoccupations supérieur à celui de l'intelligence concurrentielle?

· La législation et le pouvoir peuvent-ils et doivent-ils encourager ou limiter le libre exercice de l'intelligence concurrentielle? Peuvent-ils et doivent-ils encourager ou limiter le libre exercice de l'intelligence coopérative?

· Doit-on développer, encourager une forme d'intelligence (concurrentielle ou coopérative) plus que l'autre dans une société? Pourquoi? Comment?

Références

(1) Choo, Chun Wei. Information Management for the Intelligent Organization : The Art of Scanning the Environment. ASIS Monograph Series, 1995.

(2) Cronin, Blaise; Davenport, Elisabeth. " Social Intelligence ". In : Williams, Martha E., éd. Annual Review of Information Science and Technology, vol. 28, 1993, ASIS.

(3) Lévy, Pierre. L'intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace. La Découverte, 1997.

(4) Guédon, Jean-Claude. La planète cyber : Internet et cyberespace. Gallimard, 1996.